Article du Monde du 06/11/2008
AFP/YURI CORTEZ
Le président du Nicaragua Daniel Ortega, le 30 octobre 2008 en compagnie du président brésilien Lula.
MANAGUA ENVOYÉ SPÉCIAL
"On ne mord pas la main qui vous donne à manger", opine José Perez, chauffeur de son état, au sujet de la crise entre le Nicaragua et l'Union
européenne. Ce petit pays, au coeur de l'Amérique centrale, qui fut l'un des enjeux et des champs de bataille de la guerre froide dans les années 1980, est le seul, avec la Russie, à avoir
reconnu l'Ossétie du Sud et l'Abkhazie.Le président Daniel Ortega se rendra prochainement à Moscou, vient d'annoncer le ministre nicaraguayen des affaires étrangères, Samuel Santos, en visite
en Russie. Ce flirt avec Moscou s'accompagne d'une rapide détérioration des relations avec les pays européens, qui figurent pourtant, aux côtés du Venezuela et des Etats-Unis, parmi les
principaux bailleurs de fonds de ce pays, l'un des plus pauvres des Amériques.
"Avec l'Union européenne, nous avons des relations d'amour-haine, comme dit la chanson, car les Européens se laissent parfois abuser par certains groupes qui s'opposent à notre gouvernement
et ils nous satanisent", confie le ministre Santos peu avant son départ pour la Biélorussie, la Russie et Bruxelles, où il doit rencontrer la commissaire européenne chargée des relations
extérieures, Benita Ferrero-Waldner.Lors du sommet ibéro-américain, le 30 octobre, à San Salvador, le Nicaragua a dénoncé la participation d'ambassadeurs européens à une campagne visant à
"déstabiliser et à renverser le gouvernement légitimement constitué et présidé par le compañero comandante Daniel Ortega". La veille, Moscou avait sommé les Etats-Unis et l'Union
européenne de "ne pas tenter d'influer sur les résultats des prochaines élections municipales en faveur des forces d'opposition au gouvernement du président Daniel Ortega".
Au cours des dernières semaines, Bruxelles, Washington et les anciens présidents américains, dont Jimmy Carter, ont exprimé leur préoccupation à la suite de l'interdiction de deux partis
politiques, du refus d'accréditer les observateurs électoraux indépendants, et du climat d'intimidation et de violence avant le scrutin municipal du 9 novembre.
"Daniel Ortega fait preuve d'autisme. Il a rapidement dilapidé le capital de sympathie qu'il avait. Il y a une accumulation d'événements qui ne vont pas dans le bon sens, qui donnent raison à
ceux qui dénoncent la mise en place d'un régime autoritaire", observe un diplomate européen.
Les accusations contre plusieurs organisations non gouvernementales (ONG) qui reçoivent des financements européens, parmi lesquelles la britannique Oxfam, ont envenimé les rapports avec le
gouvernement sandiniste.Après la protestation suscitée par l'exclusion du Mouvement de rénovation sandiniste (MRS, dissidents du sandinisme) et du Parti conservateur, le président Ortega avait
qualifié les gouvernements européens de "mouches qui pullulent sur les immondices", et leur aide de "miettes". Un mauvais jeu de mots tiré du nom de la responsable
européenne pour l'Amérique centrale, l'Italienne Francesca Mosca (mouche, en espagnol). L'ambassadrice de Suède, Eva Zetterberg, avait pour sa part été traitée de "diablesse" par un
vice-ministre du gouvernement sandiniste.
La signature de trois accords de coopération, en souffrance depuis plusieurs mois, laissait penser qu'on allait vers un apaisement. Le ministre Santos a expliqué aux ambassadeurs européens qu'il
s'agissait d'un "problème de perception", qu'ils avaient été mal informés par une presse contrôlée par l'opposition et manipulés par quelques responsables d'ONG, au premier rang desquels
le journaliste Carlos Fernando Chamorro.Mais deux pays européens ont déjà décidé de suspendre l'aide qu'ils apportent au budget du Nicaragua. D'autres s'interrogent et pourraient les suivre, au
point que l'aide budgétaire directe européenne pourrait chuter de 120 millions de dollars en 2008 à moins de 90 millions en 2009. "Les nouveaux membres de l'Est européen sont très attentifs
au respect du processus démocratique", souligne un diplomate européen.
L'Union européenne et les pays membres apportent plus de 40 % de l'aide extérieure totale estimée à 550 millions de dollars, environ 10 % du PIB. Cette évaluation ne prend en compte qu'une partie
de l'assistance vénézuélienne, dont l'opposition dénonce l'opacité et l'utilisation discrétionnaire par le Front sandiniste de libération nationale (FSLN) et le président Ortega pour des
programmes sociaux "clientélistes".
"Mais, avec la baisse des prix du pétrole, les largesses du président Chavez vont sans doute diminuer", anticipe Carlos Fernando Chamorro.
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